Google+ n’est pas un réseau social

MàJ 30/09/2015: Google+ est démantelé en juillet 2015. L’annonce officielle de cet échec.

Google+ nous a été vendu comme un réseau social, un espace sur lequel on peut retrouver ses amis et partager ses expériences. Dès le départ, on l’a comparé à Facebook, référentiel étalon dans le domaine des réseaux sociaux. Si Google+ permet en effet de faire les mêmes choses que Facebook, il a également permis de regrouper toutes les données que vous produisez sur les produits Google à un seul endroit: votre profil Google+. C’est cet articledu Guardian qui m’a mis la puce à l’oreille tant il remet en question notre approche de Google+. Le New-York Times a publié un article allant dans le même sens.

Google collecte vos données

Google+ créé une identité commune de ses membres, à travers tous ses produits (Youtube, Gmail, Google Maps, etc.). Même les contenus que vous produisez en dehors de l’environnement Google sont désormais également regroupés sous votre identité grâce à Google Authorship. Et ne vous y trompez pas, Google moissonne très bien vos données. C’est même le coeur de leur métier. Voyez plutôt:

  • Il garde un historique de toutes vos recherches sur son produit phare Google Search. Cela signifie qu’il sait ce que vous avez cherché, quels sont vos intérêts, vos fréquences d’utilisation, depuis quel appareil et quel pays vous effectuez vos recherches, etc. Et pendant ce temps, Google Search ne cesse de s’améliorer (Lire notamment cet article du New-York Times).
  • Il sait quelles vidéos vous avez visionnées, lesquelles vous avez aimées, celles que vous avez commentées. Merci à Youtube.
  • Il sait quelles lieux vous avez cherché. Merci à Google Maps.
  • Si vous utilisez un téléphone fonctionnant sous Android, il sait quand vous vous levez, quelles applications vous utilisez, dans quels lieux vous vous trouvez et même quels messages vous envoyez à vos amis. Il a accès à votre carnet d’adresses (qu’il a peut-être déjà grâce à Gmail), etc. (Lire notamment cet article édifiant du New-York Times)
  • Si vous utilisez Google Chrome, il sait quels sites vous fréquentez, quelles extensions vous utilisez, quels sont vos mots de passe, etc.
  • Gmail sait quels sont vos contacts les plus réguliers, connaît votre carnet d’adresse, votre métier, vos réservations, etc.
  • Etc, etc, etc.

Tout ces données sont réunies sous une identité: votre profil Google+.

Que fait Google de ces données?

Google vous affiche de la publicité ciblée (lire notamment cet article sur AdBlock). C’est connu depuis longue date et n’as pas échappé à la justice.

Mais depuis peu, Google vous sert une information personnalisée via un nouveau produit Google Now. Google Now a pour but d’anticiper votre besoin d’information pour vous la communiquer avant même que vous ne la cherchiez. Il va par exemple vous afficher vos rendez-vous, les trajets les plus courts pour vous y rendre, etc.

En voyage, j’ai pu tester ce nouveau service. Il m’affichait — sans avoir fait la moindre opération — l’heure de mon prochain vol quelques jours avant mon départ. Il avait repéré l’information dans mon Gmail, était capable de traduire l’information contenue dans le mail et me l’avait formaté: Genève — Pekin, 12 juillet départ 18h avec Air China. Plus récemment, je cherchais à m’acheter une veste dont je savais qu’elle était vendue dans un magasin spécialisé de haute montagne (Passe-Montagne). Avant de me déplacer, j’ai fait une recherche sur Google du magasin pour connaître les heures d’ouverture. Quelques heures plus tard, Google Now m’affichait le trajet pour me rendre au magasin.

Un âge de contexte

Dans son dernier livre, Robert Scoble annonce l’émergence d’un âge contextuel. L’idée est de vous délivrer l’information pertinente au bon moment.

Cinq forces contribuent à l’émergence de ce nouvel âge:

  • Le mobile. Le mobile est déjà le principal appareil électronique de la plupart des personnes. Cela a été rendu possible grâce à la migration des données dans le cloud. Les mobiles permettent des utilisations selon le contexte dans lequel on se trouve, par exemple, Runkeeper quand je fais un jogging.
  • Les réseaux sociaux. Connaître ce que vous aimez est primordial pour être capable de vous délivrer l’information qui vous intéressera. Savoir que vous préférez les pizzas plutôt que les vermicelles est précieux lorsqu’il s’agit de vous suggérer un nouveau restaurant.
  • Les capteurs. Les capteurs sont des petits objets connectés qui observent les changements et vous le rapportent, comme par exemple un thermomètre. Imaginez maintenant qu’une ville est dotée de capteurs de lumières et sait automatiquement quand il faut allumer les lampadaires ou que votre chauffage à la maison s’allume automatiquement quand la température passe en dessous de 20°. Un système intelligent sera en mesure de savoir que vous montez chaque week-end dans votre chalet de haute-montagne et qu’il faut par conséquent allumer le chauffage quelques jours auparavant. (Exemples de produits connectés: Samsung Gear et Google Glass)
  • Les cartes. Les cartes digitales comme Google Maps sont le produits d’une masse de données incroyable. Il faut d’abord modéliser une ville, ses rues et ses immeubles, renseigner les restaurants, magasins, etc. Il faut ensuite s’assurer de garder l’information à jour. Enfin, il faut être capable de vous délivrer une information selon votre contexte. Si vous cherchez le mot “Thaï”, êtes-vous à la recherche d’un restaurant ou d’un pays? Probablement d’un restaurant si vous faites votre recherche depuis New-York. (Lire notamment cet article du New-York Times)
  • Le Big Data. Être capable de traiter des milliers d’informations pour chaque personne et finalement en extraire des tendances, est un enjeu majeur. Je reçois par exemple plus de 1000 mails par mois, mais Google est parvenu à extraire l’information pertinente quelque jours avant mon départ en Chine, sans que je ne l’aide en aucune façon.

Google, on l’aura compris, est en bonne position pour vous offrir ce type de service à grande échelle. Google est présent dans le mobile grâce à Android, est capable de scanner ce que vous aimez, ce que vous tweetez sur les réseaux sociaux, aura très prochainement des capteurs (Google Glass), possède sans doute l’un des meilleurs services au monde de cartes (Google Maps) et a une capacité à traiter des données complexes à large échelle grâce à toute son infrastructure Google Search. Dans un post, Robert Scoble annonce d’ailleurs que Google travaillerait sur un Contextual Operating System. Google se focalise donc sur un domaine bien plus vaste, dont les réseaux sociaux ne sont qu’une partie.

La concurrence

Facebook également est capable d’avoir une grande quantité d’informations sur ses membres, mais à la différence de Google, Facebook n’est pas capable de savoir ce que vous avez cherché, n’a pas son propre OS mobile, etc. Il est donc peu probable que le réseau social puisse régater dans un avenir proche.

De son côté, Apple est très présent sur les mobiles, a une très bonne connaissance des usages grâce à toutes les applications qu’on peut trouver sur iTunes. En revanche, la firme est encore très en retard sur la cartographie et le web en général. iCloud est disponible depuis peu, mais l’entreprise n’a pas de réseau social ni de service web comme Google Search.

Microsoft enfin, semble être le plus en retard. Seul concurrent de Google dans le domaine du Search, Microsoft a un accord spécial avec Facebook mais n’a pas de réseau social propre. Ils sont devenus très liés à Nokia, entreprise pourtant en fort déclin. (Lire notamment cet édito de Paul Krugman)

On l’aura compris, Google est l’acteur le mieux armé pour vous offrir des données contextuelles pertinentes.

Les opportunités de Business

Connaître ses clients est devenu un enjeu crucial pour les entreprises. C’était un aspect plutôt négligé jusqu’à aujourd’hui mais qui est en train de radicalement transformer les méthodes de travail. Imaginer qu’une entreprise est capable d’anticiper vos besoins ou vos désirs. Vous réduisez d’autant les risques lors d’un lancement de produit.

Dans le monde du luxe, cette connaissance est devenue primordiale. On n’accueille pas de la même manière un client qui a déjà dix Rolex de celui qui n’en a pas encore. Il ne s’agit pas nécessairement de privilégier l’un plutôt que l’autre (bien que ce calcul peut être fait) mais bien d’adapter son accueil/son service en fonction du client.

De la même manière, savoir que mon rayon chocolats connaît des baisses de vente est déterminant pour une grande surface pour qu’elle puisse travailler sur l’attractivité, la présentation et même les offres qui peuvent être faites.

Des startups préparent déjà des pilules à avaler pour monitorer sa santé de l’intérieur.

Conclusion

En collectant des données tout azimut, Google a développé une connaissance si aiguë de ses clients (on parle de millions de membres) qu’elle devrait être capable de revendre cette connaissance à prix d’or. La concurrence devrait être cruellement absente, car personne n’est capable de proposer autant de données de sources différentes. Avoir son propre réseau social n’est donc plus aussi essentiel pour Google. Ce mouvement de fond lève cependant d’importantes questions de sécurité et de respect de la vie privée. De nombreux cas de piratage sont arrivés (Buffer App est le dernier en date) alors même que nous ne cessons de mettre toujours plus de données dans le cloud. Le cas d’Edward Snowden est un rappel saisissant (Lire notamment la réaction de Viviane Reding) sur les atteintes à notre vie privée.